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En 2017, ayant quitté la direction d’une autre organisation, j’ai rejoint Frontier Ventures (FV) dont je suis devenu le directeur général en 2019. La pensée du fondateur de FV, Ralph Winter (1924-2009), portant sur la notion de peuples, ne m’était pas inconnue. Je savais qu’elle englobait entre autres le concept de peuple non atteint et l’encouragement à une contextualisation radicale. Cet article ne s’intéresse qu’au premier élément, à savoir le concept de peuples (et notamment de peuples atteints et non atteints).

Dr Ralph Winter

Après avoir accepté la responsabilité de la direction de FV, j’ai souhaité étudier la pensée du Dr Winter de manière plus approfondie, et notamment son discours lors du Congrès de Lausanne sur l’évangélisation mondiale de 1974. Je voulais en effet m’assurer de bien comprendre les racines de FV avant d’imaginer de toucher à l’arbre. Or en nous approchant du cinquantième anniversaire du congrès de Lausanne de 1974, nous ne pouvons que faire le constat suivant : le monde de la mission continue de débattre et de réévaluer le concept de peuples. FV a fait de même. Et pour ma part, j’ai découvert que Ralph Winter lui-même n’avait eu de cesse de réévaluer activement ces notions.

Ici, mon objectif est de simplement fournir une esquisse de l’évolution des réflexions du Dr Winter, ainsi que celles de FV, en ajoutant en conclusion quelques réflexions personnelles concernant l’avenir. Pour commencer, passons rapidement en revue les points saillants du discours de Ralph Winter en 1974.

Lausanne 1974

Ralph Winter avait été invité par Billy Graham à parler de l’évangélisation interculturelle comme « la priorité absolue ». [1] Une grande partie de son exposé expliquait l’échelle dite « E » et en particulier « E-3 ». Sur cette échelle, le « E » représentait « évangélisation » et « 3 » la distance culturelle la plus grande à négocier pour que l’évangélisation soit efficace.

Il est clair que, si le Dr Winter a essayé de présenter la réalité de l’étendue des besoins à travers des données chiffrées, il se débattait aussi avec des questions portant sur les dimensions culturelles et linguistiques de la communication et de la pratique missionnaire, car il s’agissait de facteurs inhérents et nécessaires pour tout progrès.[2] Au fil des ans, ces questions sont devenues de plus en plus importantes pour lui, comme nous allons le voir brièvement ci-après. Au préalable, je voudrais rapidement mentionner certaines préoccupations énoncées par les premiers à réagir aux propos de Ralph Winter.


Le premier Congrès de Lausanne sur l’évangélisation mondiale tenu à Lausanne, Suisse, en 1974

Philip Hogan[3], des Assemblées de Dieu, proposa la notion de « diaspora » comme clé potentielle pour résoudre les questions de l’E-3, en rappelant à ses lecteurs de ne pas oublier le rôle de l’Esprit dans la mission. Je ne rejette pas les grandes lignes de ce point de vue – pas plus que ne l’a fait Ralph Winter – mais on peut avancer que Philip Hogan est largement passé à côté des principaux enjeux découlant de la profondeur du défi culturel que connaît l’action missionnaire.

En ce qui concerne la culture, Jacob Loewen,[4] anthropologue à la Société biblique, en donnant des exemples bibliques et contemporains, a largement soutenu l’accent mis par Ralph Winter sur les difficultés de communication que pose la distance culturelle. Par contre, la principale critique de Jacob Loewen portait sur l’hypothèse de Ralph Winter que les cultures de niveau E-3 n’avaient pas de « prochains proches ». C’est un argument qui fait encore débat aujourd’hui.[5]

Pablo Perez[6] du Dallas Theological Seminary a critiqué les premières versions du principe d’unité homogène et, prenant le contre-pied de Jacob Loewen, a semblé minimiser les difficultés de la différence culturelle. De plus, à l’instar du rappel du rôle de l’Esprit fait par Philip Hogan, Pablo Perez soutenait que la Bible nous dira quoi faire.

La totalité de la discussion entre Ralph Winter et ces personnes qui ont réagi à sa thèse tourne autour de la recherche, de la culture, de la communication de la Bible, de la place de l’Esprit et de l’évolution de la population mondiale. Ces sujets, et quelques autres, sont tous au cœur même de la praxis de la missiologie.

Regard en arrière et en avant

Frontiers In Mission: Discovering And Surmounting Barriers To The Missio Dei by Ralph D. Winter

En 2005, Ralph Winter a écrit un article intitulé « 12 Frontiers of Perspective » (12 frontières de perspective).[7] Presque exactement 30 ans après le premier document présenté au congrès de Lausanne, sa pensée s’était approfondie et modifiée, bref elle avait mûri. Dans ce nouvel article, il revenait sur sa réflexion et la décrivait, mais il se projetait également vers l’avenir. Des 12 frontières évoquées dans cet article, je voudrais principalement m’attarder sur ses commentaires au sujet des « peuples » et la contextualisation.

Ralph Winter y réaffirmait sa découverte du dessein de Dieu, tel que rapporté en Genèse 12, de bénir tous les peuples de la terre, mais il ajoutait qu’il avait compris que cela ne s’arrêtait pas à ce seul texte, et que les desseins de Dieu pour tous les peuples sont le thème unificateur de la Bible. Suivre le thème des peuples dans toute la Bible et comparer cela aux données concernant les « peuples » est en partie ce qui a donné naissance à l’accent placé par FV et d’autres organisations sur les « peuples » : atteints, non atteints, prospectés, non prospectés, listes, descriptions, mouvements de prière, etc.

Dans le monde de FV, nos programmes et projets phares, tels que Perspectives, Joshua Project, Global Prayer Digest, une grande partie de ce que nous publions dans Mission Frontiers et IJFM, et un certain nombre de titres édités par William Carey Publishing, ont été façonnés par la pensée portant sur la notion de peuples, et découlant directement et indirectement des implications missiologiques de la promesse faite à Abraham.

Étonnamment, en 2005 Ralph Winter en était venu à dire que : « Mais, bien sûr, le fait que désormais tous ces peuples peuvent être atteints assez rapidement et facilement nous amène à reconnaître que peut-être cette frontière a été essentiellement réduite à une sorte de besoin accru d’encouragement. » Il avait également affirmé que « nous avons embrassé la tâche intermédiaire des peuples non atteints. C’est une tâche gérable. »[8]

À l’époque la pensée de Ralph Winter s’était déplacée vers d’autres frontières. Il mettait en lumière comme étant d’une extrême importance deux autres frontières identifiées dans cet article de 2005. La première était ce qu’il a appelé la Frontière de la décontextualisation radicale. « Il s’agit d’affirmer que nous avons besoin d’opérer un changement majeur, en abandonnant notre forme de ce qu’il est convenu d’appeler christianisme, pour permettre à la foi biblique de pénétrer l’hindouisme ; voilà encore une frontière. Voilà la frontière de la décontextualisation radicale et je ne pense pas que nous ayons besoin de tergiverser sur ce point. »

tant la frontière des peuples non atteints que la nouvelle frontière des peuples supposés atteints doivent maintenant être abordées à nouveau avec une forme vraiment biblique de foi chrétienne qui leur soit compréhensible.

Ralph Winter considérait la décontextualisation du christianisme sous sa forme actuelle comme une autre frontière de la mission. Elle entraîne une réévaluation, au moins dans une certaine mesure, de la priorisation de l’axe de la mission centrée sur les peuples « atteints et non atteints ». À ses yeux, si la mobilisation était à juste titre focalisée sur l’attention accordée aux peuples non atteints, la missiologie des frontières devait adopter une approche différente. Voici ce qu’il écrivait : « Pouvons-nous l’appeler une frontière si nous essayons de démêler la foi biblique de notre tradition chrétienne personnelle ? J’en suis convaincu » et il ajoutait : « Nous pouvons affirmer sans risque de nous tromper que tant la frontière des peuples non atteints que la nouvelle frontière des peuples supposés atteints doivent maintenant être abordées à nouveau avec une forme vraiment biblique de foi chrétienne qui leur soit compréhensible. » Remarquez l’utilisation de « leur » – c’est-à-dire les peuples non atteints tout autant que les peuples atteints ont besoin de la même chose. Les deux sont des frontières.

En portant le regard sur le chemin parcouru jusque là, Ralph Winter voyait une missiologie des frontières qui englobait aussi le monde des peuples atteints, mais son regard savait aussi se tourner vers l’avenir. Son article de 2005 se concluait en ces termes : « D’une certaine manière, peu importe que nous utilisions ou non le terme frontière. Ce sont là des perspectives qui éclairent le chemin que nous aurons à parcourir dans l’avenir. Après tout, l’avenir est en soi une frontière. » (italiques ajoutées).

Dans les cercles de FV, j’ai moi aussi parlé souvent de l’avenir, de ce que j’appelle le « monde post-tout » à venir – post-chrétien, post-post-moderne, post-religieux (tel que nous le connaissons), post-séculier (tel que nous le connaissons) et de nombreux autres « post ».

Questions pour l’avenir

J’ai abordé ci-dessus certains aspects de la missiologie de Ralph Winter et ses réévaluations personnelles. Plus précisément, ce qui soutenait sa réflexion était la découverte du thème de la bénédiction telle qu’elle avait été faite à tous les peuples. Si la bénédiction est clairement un thème unificateur majeur qui traverse tous les livres de la Bible, c’est un thème inscrit dans un cadre. Ce cadre commence par la création et l’humanité créée à l’image de Dieu qui, sous sa forme canonique, s’achève par une nouvelle création. Entre ces deux limites, la bonne nouvelle comprend la restauration dans l’humanité de l’image qui est enracinée en Jésus, le dernier Adam, qui est l’image de Dieu (voir par exemple 2 Corinthiens 4.4, où le lien entre la bonne nouvelle et l’image est clair).

Mon premier ensemble de questions pour l’avenir est donc : Comment ce thème biblique de l’imago dei peut-il façonner la missiologie des frontières ? Comment pourrait-il façonner notre façon de concevoir les « peuples » et les cultures ? Comment pourrait-il façonner ce que nous présumons comprendre des autres religions ? Le travail à faire dans ce domaine est important et il sera nécessaire de tenir compte de la totalité de ce qu’est l’humanité, notamment à quel point nous sommes déchus. Quoi qu’il en soit, le thème d’avoir été créés à l’image de Dieu a beaucoup à nous apprendre dans nos approches.

Quelle opinion ces « peuples » qui figurent sur nos listes ont-ils de nos listes ? S’y retrouvent-ils eux-mêmes ?

Un deuxième ensemble de questions, lié au premier, est plus précisément en lien avec le concept-même de « peuple » Ce concept est débattu depuis des décennies et toutes les itérations des concepts ou des désaccords sont ici importantes. Deux développements au moins sont nécessaires pour façonner le prochain ensemble de questions que devra se poser la missiologie sur le concept de peuple. Voici ces deux développements :

La conscience croissante que nos manières non essentialistes et émiques (point de vue de l’intérieur du groupe social) de comprendre les « peuples » sont des hypothèses personnelles. Or la plupart de nos listes de peuples tendent vers des définitions étiques (point de vue de l’observateur) et ont tendance à être enracinées dans des hypothèses essentialistes (c’est-à-dire : il existe une définition essentielle, bien définie et claire de tel « peuple » ou tel autre).

La mondialisation croissante accompagnée d’une « démocratisation » de l’information concertant les religions et la spiritualité a donné un dynamisme croissant à un large éventail « d’appartenances multiples », non seulement dans la sphère des religions, mais aussi dans de nombreuses autres auto-descriptions identitaires.

Mon deuxième ensemble de questions tourne justement autour de ce thème de l’identité : Quelle image les peuples ont-ils d’eux-mêmes ? Est-il même possible de savoir par une observation extérieure combien il existe de « peuples » ? Quelle opinion ces « peuples » qui figurent sur nos listes ont-ils de nos listes ? S’y retrouvent-ils eux-mêmes ?

Enfin, pour conclure cette discussion sur la réévaluation du concept de « peuple » au moment où nous entrons dans une nouvelle ère des missions, je tiens à poser une question, bien conscient du siège que j’occupe en la posant. J’ai pris la direction de FV, une organisation connue pour promouvoir le concept de peuples non atteints. J’ai décrit ci-dessus l’orientation nouvelle de certains axes de réflexion de notre fondateur en 2005.

En abordant les thèmes de la contextualisation et de la décontextualisation, il en était venu à conclure que tant les peuples dits atteints que les « non atteints » avaient besoin de la même chose : une foi vraiment biblique. D’une manière générale, Ralph Winter comprenait les frontières en termes de limites et d’obstacles. Certains de ces obstacles sont en nous et exigent donc notre propre décontextualisation. En disant cela, il a ouvert la porte à cette question : « Si la forme de christianisme que nous exportons dans le monde hindou, par exemple, n’est pas en elle-même une forme biblique, pouvons-nous alors dire que les exportateurs « atteints » sont réellement atteints ? »

Il n’a d’ailleurs pas seulement ouvert la porte à cette question, il en a même franchi le pas. Et nous devons le faire également. C’était à l’époque une question dérangeante, surtout au sein de notre propre mouvement. C’est encore une question dérangeante aujourd’hui.

Les frontières de la mission sont des barrières et des obstacles que, pour citer à nouveau Ralph Winter, « nous pouvons ne pas être capables de voir clairement, et qu’on peut même contester ou nier. Leur étude implique la découverte et l’évaluation de l’inconnu, voire la réévaluation du connu. »

Puissions-nous acquérir des yeux pour voir, et la volonté d’accepter d’abandonner ce que nous savons afin de pouvoir découvrir ce que Dieu veut nous montrer dans la nouvelle « ère post-tout-ce-que-nous-connaissons » de la mission.

Endnotes

  1. Ralph Winter, ‘The Highest Priority: Cross-Cultural Evangelism,’ https://lausanne.org/wp-content/uploads/2007/06/0213.pdf; https://lausanne.org/content/the-highest-priority-cross-cultural-evangelism.
  2. Par exemple, il mentionne en passant le besoin d’une version de la Bible en ourdou pour le public musulman indien et fait mention, en l’approuvant, d’un mouvement parmi certains musulmans convertis qui priaient cinq fois par jour (bien qu’en utilisant d’autres prières bien différentes).
  3. Philip Hogan, ‘Response to Dr Ralph Winter’s Paper,’ https://lausanne.org/wp-content/uploads/2007/06/0242.pdf.
  4. Jacob Loewen, ‘Response to Dr Ralph Winter’s Paper,’ https://lausanne.org/wp-content/uploads/2007/06/0246.pdf.
  5. David Cho, ‘Response to Ralph Winter and Jacob Loewen,’ https://lausanne.org/wp-content/uploads/2007/06/0253.pdf.
  6. Pablo Perez, ‘ Response to Ralph Winter’s Paper,’ https://lausanne.org/wp-content/uploads/2007/06/0255.pdf.
  7. First published in Ralph D. Winter, Frontiers in Mission: Discovering and Surmounting Barriers to the Missio Dei. Third Edition (Pasadena, CA: William Carey International University Press, 2005), 28-40.
  8. Comment a-t-il pu s’exprimer ainsi en 2005 ? Parce que à ce moment-là le fruit de la révolution missiologique déclenchée par cette redécouverte de Genèse 12 avait déjà changé le monde des missions : un nombre croissant d’organisations commençaient à se concentrer exclusivement sur les peuples non atteints, des réseaux d’organisations collaboraient à entrer en relation avec chaque peuple sur la liste, et les listes étaient multiples. Même les organisations qui n’avaient pas encore adopté comme objectif central celui « d’atteindre les non-atteints », ont dû tenir compte de cette idée dans leur réflexion. 

Photo credits

Feature image from ‘Promotional photo of Dr. Ralph D. Winter, (1924–2009), © U.S. Center for World Mission

Kevin Higgins est directeur général de Frontier Ventures, anciennement connu sous le nom de US Center for World Mission. Il est également l’ancien président de l’université William Carey International et ancien directeur international de Global Teams. Il a travaillé dans le monde musulman dans deux pays d’Asie du Sud, développant des mouvements aux côtés des responsables et au sein de divers groupes linguistiques. Il est titulaire d’un doctorat en traduction délivré par le Fuller Theological Seminary.